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Balade au pays de Janosik

Beaucoup de Polonais vous parleront de leur héros National, de leur personnage favori de fables, Janosik. Pourtant, beaucoup ignorent de ce personnage, tout comme son véritable pays d’origine, qui n’est pas la Pologne, ni les Tatras... un comble !
A défaut de proposer une ènième biographie qui viendrait s’ajouter aux innombrables déjà présentes sur la toile, nous vous proposons un petit séjour dans les Mala Fatra Slovaques, et plus précisément la vallée Vratna, l’antre de Janosik...
« Mais pourquoi la Slovaquie ? », tout le monde se demande, s’interrogeant sur ce qu’il peut y avoir de bien particulier qui me lie tant à ce pays, grand comme la vallée de la Garonne et peuplé de 5 millions d’habitants, rachitique orphelin de la défunte Tchécoslovaquie, membre à part entière de l’UE, avec sa propre langue et sa propre monnaie... Des liens familiaux ? Un quelconque lien particulier ?

A priori, rien. Ce n’est ni celui de mon expatriation, ni son plus proche voisin. Et pourtant, chaque fois qu’un jour férié se profile à l’horizon, accompagné d’une quelconque opportunité de pont, les semaines précédant le jour J, je ne pense plus qu’à la Slovaquie. Je réouvre mes atlas (j’en ai un au 1/100 de tout le pays, l’équivalent des IGN séries vertes), je me mets à consulter quotidiennement l’évolution des prévisions climatiques pour les 4 ou 5 jours à venir. Je me mets à imaginer de multiples plans en fonction des éventualités, je visite des dizaines de sites Internet consacrés à des endroits particuliers. Je ne rêve plus que de Slovaquie.

Il est vrai que depuis le début de ma vie en Pologne, j’ai paradoxalement peu visité les montagnes Polonaises. Trop bondées de monde à la haute saison, trop obscures l’hiver, parfois lugubres (les journées sont courtes, et l’on est versant Nord). Nous allons dans presque 90% des cas en Slovaquie.

 

La Slovaquie, le versant ensoleillé des Carpates, m’attire de deux manières. Premièrement, parce que ce n’est pas la Pologne, pays dont la culture certes intéressante me pèse parfois un peu sur les nerfs. Ses conducteurs pressés, ses plats gras, ses bondieuseries, son chauvinisme, sa politique…
Secundo, je dirais que la Slovaquie exerce un peu la même fascination sur moi que le versant Espagnol des Pyrénées. Sans toutefois présenter de tel contraste météorologique, paysager et culturel, j’apprécie le fait de sillonner des montagnes baignées par les rayons du soleil du matin au soir. Sur ce versant, la végétation présente toujours cette même splendeur des grandes forêts de conifères et d’érables, mais elle est métissée de « Sud », en y incluant des pins, fleurs et buis odorants de toutes sortes. De bleues gentianes qui poussent sur les rochers chauffés par le soleil, quelques types de chardons inconnus… Le vert des pâturages y est plus précoce au printemps, de la même manière que l’été indien s’y savoure plus longtemps.
Autre fait non négligeable, les montagnes de Slovaquie sont incomparablement plus vastes et variées que le versant Polonais. On apprécie de pouvoir y savourer la solitude, de pouvoir repartir à chaque fois sans revenir aux mêmes endroits, de pousser à chaque fois l’exploration plus loin. Je prends même parfois plaisir à emprunter en voiture des routes plus longues, plus tortueuses, juste pour le plaisir de nos yeux, et satisfaire notre curiosité. Ici, dans les endroits reculés, il est possible d’observer une véritable activité pastorale, chose rarissime en Pologne, les traditions étant déformées, dénaturées par le tourisme de masse, et ce que j’appellerais le « folklore artificiel ».
Enfin, j’ajouterai la simplicité et la gentillesse vraie de ses habitants, pas chauvins pour un sou, jamais animés par un quelconque sentiment pervers vis-à-vis du touriste étranger. La tranquillité de leur rythme de vie, à mille lieues du train de vie stressé des Polonais et de leurs habitudes calculatrices…
Ajoutons enfin la particularité que la langue slovaque est étonnamment proche de la polonaise (sa myriade d’accents correspondant en fait aux syllabes pleines de « z » du polonais), au point que moi-même, le « néo-polonais » au parler encore hésitant, arrive à tenir une conversation basique avec un Slovaque. Quelle satisfaction d’apprendre une langue et d’en comprendre 2 ou 3 autres « en kit » !
J’ai mis du temps avant de convaincre mon amie d’aller passer 4 jours dans cet endroit dont elle avait vaguement entendu le nom, pour ne pas dire jamais. Il faut dire que jusqu’à la fin de l’ère « socialiste », les pays de l’Est sont restés relativement coupés les uns des autres ; les Polonais partant en vacances dans un autre pays, et vice-versa, étaient rares, cela est encore profondément ancré dans les habitudes.
Mala Fatra ? C’est où ? Même au travail, mes collègues me répondirent « Tu veux certainement parler des Tatras, qui s’écrivent avec un T !  ».

 

Et pourtant, ce petit massif de moyenne montagne, presque-synonyme de son plus grand et illustre et voisin, fait partie intégrante de la même chaîne de montagne, juste au Sud des Beskides Polonaises de la région de Zywiec, à moins d’une heure de route passé la frontière, autant dire assez proche, plus que certaines autres montagnes Polonaises !
Les « Mala Fatra » présentent principalement des reliefs calcaires assez variés. L’érosion, dans leur partie Nord surtout, a creusé dans ces reliefs calcaires de profondes gorges, de nombreuses cavités, et sculpté quelques audacieuses architectures. Citons entres autres le magnifique pic de Rozsutec, spectaculaire canine dressée vers le ciel, boudant le reste du massif, et les pinacles de l’entrée de la Dolina Vratna, la très touristique vallée qui s’ouvre au pied de cette montagne. Rozsutec mesure à peine 1600m mais à l’allure de n’importe quelle haut pic des Pyrénées.
Comment diable eus-je cette idée ? L'automne dernier, lorsque nous randonnâmes vers le modeste dôme de Pilsko, sur la crête frontière dans les Beskides, les Tatras pointaient fièrement au Sud-Est, comme prévu ; mais mon regard fut intrigué par ce regain de forme que prenait le relief dans sa continuité à l’Ouest, avant de s’éteindre définitivement dans la plaine de Moravie.
A la maison, puis à Empik, la principale librairie de Wroclaw, je décidai d’enquêter, toujours à l’affût de nouvelles cartes. Je mis un nom sur cette région, et je décidai d’aller plus loin en poursuivant mes recherches sur les Fatra sur le web. Bien évidemment, les investigations se resserrèrent progressivement autour de Rozsutec, la plus jolie montagne, située dans la zone des pics les plus hauts et les plus intéressants. L’épicentre de cette jolie région à visiter prit un nom en le village de Stefanova.

Dès lors, j’enquêtai sur l’hébergement. Mais mis à part deux ou trois emails, qui me retournèrent des erreurs, rien ; absolument rien sur Stefanova. Rien non plus, à part quelques photos de mauvaise qualité, sur cet endroit mystérieux, apparemment un petit bled paumé. Je finis enfin par dénicher une carte scannée, où figurait un symbole « Camping », à l’intersection des 2 routes au centre de la vallée. A quoi bon m’évertuer à chercher, finis-je par me dire, et les recherches en restèrent là jusqu’au jour du départ. Nous partîmes la voiture chargée avec les affaires de camping....
Fort heureusement, la météo s’était améliorée depuis le début du mois de Juin, où il avait fait un temps très médiocre. Jusqu’à la dernière semaine et son regain de chaleur, des doutes avaient plané sur cette excursion.
Nous devions ce pont providentiel de 4 jours à l’un des nombreux jours fériés en Pologne : la fête de Dieu, qui tombait un Jeudi. Ici comme en France, et bien qu’une grande partie des Polonais préfère se retrouver en famille (et souffler dans le ballon au retour), du coup Vendredi est un jour quasiment chômé. Nous avions bénéficié du même pont l’an passé pour partir dans les Beskides Polonaises. Cette année, les hasards du calendrier religieux coïncidaient favorablement avec les aléas météorologiques, et montagnardement parlant, nous pouvons dire que nous sommes partis au même moment de l’année.

 

Après nous être succinctement égarés à cause d’une déviation hasardeuse (toujours pareil : les panneaux montrent comment quitter la route en travaux, mais jamais comment y revenir !), nous traversons la frontière pour descendre côté Slovaque. Durant une petite heure, nous franchissons tantôt des tronçons d’autoroute débutant et s’arrêtant au milieu de nulle part, tantôt de mignonnes petites routes de campagne, serpentant entre de petits bleds de montagne et des champs longiformes où trônaient les toutes premières bottes de foin à l’ancienne, sur des séchoirs en bois.
La circulation devient soudainement très calme, car les Slovaques n’ont pas ce jour férié et travaillent. Nous croisons des écoliers cartable au dos qui se rendent aux écoles de tous les petits hameaux. Certaines vielles Skodas sont encore immatriculées « CS », la Tchécoslovaquie, état scindé en deux en 1993. Détail curieux que nous remarquâmes dans certains villages : en haut des lampadaires sont fixés des hauts parleurs, qui diffusent.... la radio ! Ceci n’existe plus en Pologne ; et malgré la connotation « socialiste », donne une ambiance désuète de fête foraine, mêlée d’un arrière goût d’époque révolue...
Pourtant, les temps changent : partout, des hommes torses nus poussent des brouettes pour recrépir quelque maison, ou refaire quelque trottoir trop défoncé. Ici comme partout ailleurs, l’exode rural couve, des néo-campagnards en 4x4 rachètent et rénovent (les agglomérations moyennes comme Zilina ou Martin ne sont jamais très loin).

Au détour d’un virage, les collines apparaissent tout d’un coup plus élancées; nous arrivons à la bifurcation de la route qui longe les Fatra. Au fur et à mesure que nous remontons, de grands rochers calcaires émergent des forêts, pour leur conférer finalement une allure de moyenne montagne. Nous voilà à Terchova, à l’embouchure de la vallée Dolina Vratna.

 

Terchova est le pays de Janosik, le Robin des bois des Carpates. Le personnage, qui a réellement existé il y a deux siècles, soldat déserteur devenu brigand puis chef de guerre contre la monarchie des Habsbourg, a donné naissance à mille légendes. Il est un véritable héros populaire, autant en Pologne qu’en Slovaquie, où il a donné naissance à deux films respectifs, tous deux tournés dans les années 60-70 et au goût délicieusement kitsch, où Janosik, coiffé d’une toque locale, armé d’une hachette et d’un vieux revolver, à la tête d’une troupe de mercenaires habillés de peaux et fourrures, incarne une sorte de Braveheart local.
Un gigantesque Janosik en aluminium vous salue en haut du talus au sortir de l’agglomération résidentielle de Terchova (nombreux HLM pour la saison du ski), et l’on entre progressivement dans la Dolina Vratna. Les contreforts se rétrécissent, jusqu’à ne laisser la place qu’au lit de la rivière et à la route. De splendides pinacles rocheuses surplombent ce passage ; on les admire mieux lorsqu’on conduit dans la direction opposée. Certaines d’entre elles ont des formes bombées, certaines chapeautées par un rocher en équilibre, à la manière des « Fées » d’Ille-sur-Têt. Il y a même une roche percée qui forme une petite arche naturelle, non loin au dessus de la route.
La Vratna s’évase ensuite à nouveau pour se séparer en deux sous-vallées, dont celle de gauche laisse subitement apparaître le profil formidable de Rozsutec. C’est ici que devrait être notre camping. Je m’arrête à une cabane qui fait office de snack, sur un petit parking près de l’arrêt de bus. Un vieillard qui ratisse l’herbe me répond, d’abord en Slovaque, puis en Polonais, avant de passer à un Anglais quasi parfait : « Il n’y a plus de camping ici ! Ca fait deux ans qu’il est fermé, c’est le Parc National ».

Léger désarroi, mais nous ne sommes point inquiets ; la saison n’est pas commencée, et de nombreuse maisons proposent des chambres d’hôtes à des prix défiant toute concurrence. « Montons à Stefanova », dis-je à Dorota ; c’est l’endroit le mieux situé pour le début des randonnées. Peu avant Stefanova, nous trouvons un grand hôtel, où nous allons voir les prix. Nous sommes suivis, puis bousculés à l’entrée par un autobus entier de retraités Polonais, visiblement non randonneurs, qui parlent à voix haute. « Fuyons cet endroit », me glisse mon amie, et nous continuons. Je suis un peu déçu : ma « découverte » des Fatra n’est finalement pas si « secrète » que ça !

 

Nous arrivons dans Stefanova, et nous tombons immédiatement sous le charme. C’est un magnifique petit hameau de maisons traditionnelles toutes en bois, dans le plus pur style montagnard régional, qui respire l’authenticité. Il y a juste deux « rues », qui se terminent par des chemins de terre, montant par les champs d’herbes hautes. Le village est dominé par Rozsutec et quelques autres contreforts calcaires, qui dressent de magnifiques falaises et éperons, sur les plissement desquels poussent d’audacieux pins et sapins. D’un point de vue paysage, nous pourrions nous imaginer quelque part en Autriche.
Il semble y avoir des tas de chambres, la plupart des maisons affichent « Privat » ou « Penzion ». Nous nous arrêtons non loin d’un groupe de gens près d’une, et demandons. Deux dames, l’une jeune, l’autre d’un certain âge, nous adressent la parole en même temps, avant de se regarder en chiens de faïence. Deux stratégies diamétralement opposées. La première, qui vient de jeter un regard en biais sur ma plaque d’immatriculation, feint de mentir en disant qu’elle n’a presque plus de place: « Par contre nous avons un dernier appartement confortable avec TV satellite et Jacuzzi ». Pour donner de la véracité, elle ordonne à sa petite fille de vérifier le planning, ce qu’elle va faire en courant.
La vielle femme prend à son tour la parole. « Moi, dans ma ferme, il y a une petite chambre. C’est pas le luxe : y’a la douche en bas, et juste une plaque chauffante pour toute cuisine. Je vous la fait à 440 couronnes, venez voir si vous voulez ». Le chiffre peut sembler exorbitant, mais il est 6 fois inférieur à la première, soit environ 5 € par personne. La petite fille redescend pour confirmer que l’appartement avec TV est libre, mais c’est la grand-mère que nous suivons.

Helena, c’est son nom, nous guide jusqu’en haut de Stefanova, et nous sympathisons immédiatement. Je sens qu’il y a des tas de choses sur lesquelles nous pourrions bavarder des heures, mais hélas, la langue... Dorota, qui a étudié le Tchèque quelques années, et le Polonais étant assez proche du Slovaque, s’en sort à peu près. La ferme n’est pas si « ferme » que ça, c’est une magnifique maison en bois, simple et propre, avec une jolie pelouse.
Dans le hall d’entrée trône un tableau en noir et blanc, représentant un homme athlétique et une femme en costume qui semblent implorer le ciel, avec une foule d’autres figurants en costume au second plan . « C’était le tournage de Janosik, ici même à Stefanova », nous explique-t-elle. Les habitants ont fait les figurants. Et de nous montrer deux visages au fond à droite : « Lui et lui, ils ont aidé à la construction de cette maison ».
Nous décidons d’utiliser le reste de l’après midi pour faire une petite ballade. Il y a deux gorges aménagées et équipées d’échelles dans les environs ; la première, « Nové Diery », non loin du village ; l’autre « Horné Diery », dans la descente de Rozsutec que nous avons prévu de faire demain ; nous décidons d’aller voir alors « Nové Diery ».
La fin du village donne sur le principal sentier de randonnée, qui passe devant un restaurant buvette, où Helena, qui est en train de donner un coup de main (tout le monde se connaît à Stefanova), nous envoie un bonjour malicieux. Le sentier aboutit rapidement sur une petite prairie en forme de col, et où se situe une vielle cabane d’estive en bois. Il y a un petit panneau indicateur sur la faune de la région : loups, lynx, ours à profusion... « The probability to meet a bear in Mala Fatra is quite high », dit la version en Anglais, avant d’ajouter qu’il fallait éviter de courir, et que les ours sont des animaux paisibles et craintifs... Au fait, nos hooligans Ariégeois ne seraient ils pas par hasard un peu clowns ? Peut-être devrions nous jumeler les villages Pyrénéens avec Stefanova.

 

Le sentier redescend de l’autre côté, pour passer dans un premier temps en surplomb d’une gorge, que l’on distingue encore mal ; puis dans laquelle il plonge au détour d’une épingle. Le cours d’eau grossit, et dès lors poursuit sa descente de cascade en cascade, creusant à chaque rebond de petites piscines féeriques. L’endroit ne serait pas équipé de rampes, escaliers et d’échelles encastrés dans la roche, il constituerait un terrain de canyoning parfait, bien qu’un peu frisquet.
Le cours d’eau arrive à une jonction où le sentier commence à remonter son affluent, qui arrive presque à 180° en face ; le reste des eaux s’écoulant par une troisième gorge, elle aussi équipée sur une centaine de mètres, avant qu’elle ne s’évade en direction de vallée vers la route nationale de Terchova. Quelques échelles et escaliers glissants et fous-rires plus loin, nous émergeons à nouveau des arbres sous le soleil, trempés, mais heureux de cet entracte au milieu de l’après-midi caniculaire. Nous passâmes le reste de la journée assis au petit col de la cabane, où l’air fraîchissait à mesure que les rayons du soleil baissaient, illuminant les tendres pelouses d’un vert pas encore complètement estival.

Le réveil du jour d’après est prompt et plein d’enthousiasme : nous allions gravir ce fameux Rozsutec. Après une préparation de petit déjeuner acrobatique avec la petite plaque chauffante, nous voilà sur le second sentier qui monte depuis Stefanova, vers le col qui sépare Rozsutec du reste du massif. La première partie de la montée est lente et peu variée, à travers prairies puis bois ; avant d’émerger dans les pains nains qui cèdent la place au pâturage. Une petite table en bois est plantée non loin de la jonction avec plusieurs autres sentiers ; celui qui redescend de l’autre côté, et ceux qui montent respectivement vers Stoh et Rozsutec.
Je bavarde quelques instant avec des Allemands de Dresde venus faire une sorte de traversée des Carpates, puis, enduits de crème à bronzer, nous nous dirigeons vers la pyramide du pic. Dans un premier temps, nous montons en zigzag au gré de l’arête de plus en plus rocheuse, puis franchissons quelques passages exposés et cheminées équipés de chaînes. Nous finissons par émerger sur l’une des proéminences de la cime de Rozsutec, qui n’est pas le vrai sommet ; il nous faut encore poser les mains pour contourner quelques petits gendarmes faciles.

 

Du sommet, la vue est splendide. Au Nord, à quelques encablures, les douces ondulations des Beskides Polonaises, où nous reconnaissons Pilsko et Babia Góra, les deux grands dômes frontaliers. Malgré un air lourd, l’éclat des névés des Tatras encore enneigées, à l’Est est aussi visible. Celles ci décroissent avant de se terminer, en un dernier coup d’éclat, à la pyramide de Velky Choc, sommet du même ordre de grandeur que Rozsutec, région qu’il nous faudra certainement aller voir un jour...
Plus au delà, vers le Sud, les Carpates continuent de dérouler leurs reliefs, faits de crêtes herbeuses et de forêts : Outre la région de Mala Fatra, où nous nous trouvons, il y a les Vel’ka Fatra (respectivement petites et grandes Fatra ; les « grandes » étant légèrement moins hautes mais plus étendues), plus loin encore les Nizké Tatry... Ah, belle Slovaquie. Tant à faire ! Nous y irons plus souvent.

Nous effectuons une boucle, et descendons par le côté opposé, au Nord, qui répare Rozsutec d’une autre cime calcaire, « Malé Rozsutec » (petit Rozsutec). Point de chaîne ni de désescalade. Le chemin est toujours aussi joli et varié, par contre nous devons traverser des zones où le pin nain est si dense qu’il entrave le passage par le sentier. Une véritable jungle.
L’après midi pointe doucement, nous voyons de plus en plus de touristes monter, au fil des heures, et à l’allure de moins en moins randonneur . 90% sont Polonais. Une fois de plus, cela me laisse un goût amer. Ce « secret » que je croyais si bien gardé ! Mon niveau linguistique est loin d’être parfait, mais je distingue maintenant sans peine la langue Polonaise du reste des langues Slaves. Je commence à détester les touristes Polonais (Dorota, bien qu’elle en soit une aussi, n’en pense pas moins). Les rares Slovaques que l’on croise sont normalement équipés, discrets, et disent toujours bonjour. Les Polonais ont l’air de touristes lâchés dans un parc d’attraction, qui marchent maladroitement et qui se sentent obligés de parler plus fort que tout le monde.
Durant la descente, nous avons le loisir d’examiner le chemin qui monte à « Malé Rozsutec » ; une longue cheminée très redressée, équipée de chaînes sur toute la longueur. Cela n’inspire pas davantage mon amie, dont les genoux commencent à accuser la descente raide. Quant à moi, je n’ai qu’envie d’y monter ! Nous arrivons au large col, sur une grande prairie herbeuse, où un abri se trouve à la jonction des sentiers. La petite table semble avoir été conçue pour toutes les filles attendant leur gamin d’ami, car pas moins de deux autres sont là, scrutant péniblement à contre-jour les hauteurs de « Malé Rozsutec ».
La cheminée est effectivement raide, mais pas autant que la vue de loin ne le laissait présager. Du « petit » Rozsutec, la vue sur le grand est spectaculaire. Toutes ces acrobaties sur le lapiaz chauffé par le soleil, au milieu des pins, sont loin de me déplaire. Jamais un endroit de ces pays là ne m’a autant replongé dans mes souvenirs Pyrénéens, au point que je m’y sente comme chez moi...
Un instant plus tard, me revoilà et nous parachevons la descente. D’abord en sous bois, la vallée s’encaisse progressivement pour donner naissance à Horné Diery, l’autre gorge que nous comptions visiter. Les chaînes et échelles s’enchaînent à nouveau, encore plus longues et vertigineuses que la veille, les cascades toujours plus grandes. Fraîcheur à nouveau bienvenue dans la chaude après midi.
Rozsutec ne mesure que 1600m, mais jamais je n’ai grimpé une montagne de cette taille aussi jolie, divertissante, et aux décors aussi variés.

 

Le soir, comme prévu, nous allons dîner au restaurant de Stefanova, où travaille Helena. Nous sirotons une grande bière bienvenue, mais au moment du plat débarquent à côté un groupe d’une douzaine d’Allemands, . D’abord calmes, leur « Ja, Ja » s’intensifie, au fur et à mesure qu’un homme, à l’apparence non germanique et ce bien que parlant leur langue, leur amène des choppes, tout en relançant la conversation à coup de plaisanteries banales.
Le patron du restaurant, qu’il semble connaître comme son frère, et sa femme, suent également sang et eau pour satisfaire les besoins de cette clientèle exceptionnelle. Alors que les « Ja Ja » deviennent de plus en plus insupportables, l’homme, qui s’accordait un moment de répit, s’approche de notre table, d’un air désolé. « Vous parlez Allemand ? » Oui, dis-je, un peu. « Vous venez d’où ? ». « Moi, je suis Slovaque, eux, Allemands. Je suis guide touristique. ». « Humm, intéressant », dis-je en Polonais (ou Slovaque, c’est pareil), regardant vers la bruyante troupe, qui commandait à tout va toute sortes d’amuse-gueules. Il éclate de rire et répond avec un clin d’œil, : « Oui, très ! ». Nous sympathisons. Vlado est accompagnateur et guide touristique, et nous laisse sa carte de visite.
La journée du lendemain s’annonce plus ambigu. Les prévisions météo annonçaient l’arrivée d’un front nuageux et de pluies. Avec la chaleur qu’il faisait, dans cette région et à cette saison, il faut interpréter ça comme un temps qui risque fort de tourner à l’orage. Nous décidâmes en conséquence de partir très tôt. Nous voulions gravir le second sommet emblématique de la région : Krivan. Ou plutôt « Fatransky Krivan », car il ne faut pas le confondre avec son homonyme situé dans les Tatras, « Tatransky Krivan », qui est lui beaucoup plus haut.
Le départ se situe au refuge-châlet Vratna, dans l’autre embranchement de la vallée. Cette partie du massif diffère complètement de Rozsutec. Ici, point d’escarpements vertigineux ; la randonnée se présente sous la forme d’une longue marche en crête. Krivan en constitue le point culminant, bien que dépassant de peu d’autres dos d’ânes tout le long.
Nous nous garons à 7h au bout de la route. Il y a deux parkings distants de 50m ; le dernier situé devant le chalet et après un panneau d’interdiction. Après un moment d’hésitation, nous retournons au premier des deux. Alors que nous lassons les chaussures, une Skoda s’approche, d’où sort un bonhomme en uniforme. « Vous avez enfreint le règlement du parc ! ». « Oui mais on est revenus au parking autorisé. Ca va pas ? ». « Oui mais vous y êtes passés, c’est interdit. ». Il insiste encore un peu, avant de renoncer, constatant qu’un français est au moins aussi têtu qu’un Slovaque...
Nous montons dans un premier temps à travers bois jusqu’au promontoire séparant les deux vallées, et où se situe un refuge en bois, à l’architecture très Autrichienne, Chata Grun. A contre jour, la vue sur Rozsutec, plus redoutable que jamais vu ainsi. Il y a là quelques tire-fesses de ski qui descendent des sapins ; le sentier suit l’un d‘eux à distance, le long d’une croupe herbeuse très redressée, qui nous mène à la première proéminence de la crête, Poludniovy Grun. Cette montée est interminable, nous arrivons en haut avec les mollets en feu, et nous prenons une pause bien méritée.
A l’Est, l’air est plus pur que la veille, et nous distinguons mieux les Tatras. Nous constatons cependant avec inquiétude l’apparition d’un front de nuages bien foncés à l’Ouest... C’est reparti pour la suite, l’esprit soulagé après cette dure montée. Tout le reste se présente sous la forme d’une marche en crête, et bien qu’il y ait quelques dos d’ânes. Nous croisons de plus en plus de marcheurs, mais cette fois ci uniquement des Slovaques, aucun Polonais. L’allure très touriste de certains d’entre eux, à une heure aussi matinale (il n’est que 9h30), nous intrigue un peu, mais nous comprenons rapidement : le téléphérique de la station de ski, qui mène 200 en contrebas de Krivan, fonctionne déjà et déverse son flot.
Nous arrivons à Chleb, 1645m, l’avant-dernière des cimes avant Krivan. Le ciel est devenu vraiment gris, la visibilité est quasi-nulle. L’air est très lourd, l’humidité dont il est chargé nous colle à la peau, comme de la poisse. Nous nous rendons à l’évidence : Krivan sera pour une autre fois. Nous atteignons l’arrivée du téléphérique, qui déverse des flots de touristes de plus en plus mondains, dont l’enthousiasme contraste avec la colère à laquelle le ciel semble se préparer...
Nous décidons de changer nos plans, au milieu de la foule insouciante. Trois possibilités, ou plutôt deux : nous n’avons pas pris d’argent pour redescendre par le téléphérique. Nous pouvons emprunter la descente directe au parking, sous les pylônes, et sur une pente très prononcée, ce qui nous inspire peu ; ou un compromis plus raisonnable : emprunter la descente qui passe en contrebas de Krivan, plus progressive. Nous aurons ainsi effectué un grande boucle tour de la vallée Vratna, ce qui est tout de même une satisfaction, et nous optons pour ce choix.
Le temps semble se maintenir durant quelques dizaines de minutes. Alors que nous passons quelques 300m en contrebas de Krivan, nous voyons son sentier sur l’arête sommitale, toujours aussi chargé de monde... je n’envie pas leur place... Alors que la descente s’amorce vraiment, au moment où nous franchissons acrobatiquement quelques reliquats de névés barrant péniblement le sentier, le coup de semonce arrive enfin, long et sourd. Il n’est pas tombé ici mais plus probablement dans l’un des massifs voisins. Quelques secondes plus tard, d’énormes gouttes d’eau se mettent à tomber.
Branle-bas de combat. Nous nous arrêtons pour mettre les vestes et capuches. Nous sommes à un endroit où le sentier qui redescend de l’autre côté de Krivan passe non loin au dessus du notre, sans toutefois le rejoindre. Des gens fuient en dévalant les flancs de la montagne, à travers buis et pins nains. Fi des règles du parc ! C’est la panique générale. Deux autres coups de tonnerre, plus proches, suivront, puis plus rien.

Le paysage se transforme. La nature semble respirer, brusquement. Les escargots sortent, les fleurs ouvrent leurs pétales, mouchetés de gouttelettes. La terre sent bon, on dirait que le monde végétal se sent tout à coup soulagé. Le reste de la descente, jusqu’au col qui annonce le retour dans la forêt, se fait dans des conditions relativement clémentes. Mais le ciel n’a pas retrouvé son aspect normal. « Je n’ai pas dit mon dernier mot », semble-t-il dire.
La forêt est splendide : les conifères cèdent la place à de grands frênes, tilleuls, érables. Le sol est recouvert d’un tapis moelleux de feuilles mortes, qui soulage les genoux. Gare cependant aux pierres glissantes qui s’y cachent dessous ! Le lit de la rivière apparaît, puis nous le longeons. Le flanc de la montagne en face se rapproche, le parking n’est plus très loin. Je suis en sandales, judicieusement emmenées, car des ampoules commençaient à poindre à mes pieds....
Un éclair, puis un craquement déchirent soudain nos tympans. Rebelote, capuche. Cette fois-ci, il est au dessus de nos têtes, il doit du toucher Krivan, Chleb ou je ne sais quoi, de plein fouet. Un véritable déluge suit, encore plus soutenu que le premier. Le chemin se transforme en un torrent, dans lequel nous pataugeons. Toujours en sandales, mes pieds nus se délectent de cette douceur... Je les laverai tout à la fin dans le lit glacé de la rivière.

 

N’ayant quasiment pas mangé, nous retournons à Stefanova pour déjeuner, et sécher, sous un soleil renaissant. Nous partons le reste de l’après-midi nous balader en voiture hors de la vallée, pour visiter le château de Strecno, non loin de Zilina. Perché sur un éperon rocheux, au bord de la Vah, rivière qui récolte toutes les eaux des Tatras et Fatra Slovaques, le cadre est fort joli.
Il faut choisir un objectif raisonnable pour le dernier jour, dont la route du retour s’annonce longue. Boboty, crête qui surplombe Stefanova, convient parfaitement. Je me fixe le délai de midi, car l’épopée de la veille a suffit à mon amie, qui se satisfait de m’accompagner uniquement jusqu’au petit col de la cabane. Le ciel est pur, l’herbe recouverte de rosée ; Rozsutec est pris dans une brume qui donne à son sommet l’allure d’un volcan.
La montée sur la crête, comme la veille, commence rude, sur quelques centaines de mètres en forêt. J’arrive 30mn plus tard sur la ligne de crête. Cette dernière dresse des dents blanches de calcaire, que l’on voit bien depuis le village en bas. C’est l’occasion de les grimper les unes après les autres, admirant cette audacieuse végétation qui pousse au dessus du vide, sur fond de panorama toujours changeant.

Boboty, cette petite montagne allongée au nom curieux, forme en son autre extrémité l’un des deux pans rocheux qui ferment la vallée Vratna. La descente sur l’autre versant est le moment que j’attends avec le plus d’impatience, pour suivre le sentier qui se faufile astucieusement dans le dédale de hautes pinacles.
Je ne suis point déçu, d’autant plus que le soleil vient éclairer le pan de montagne où je suis, là où les éperons et falaises sont encore plus impressionnants. Il y a quelques passages scabreux à descendre, équipés de chaînes. J’ai perdu un peu de temps contempler la vue depuis le haut, l’heure est déjà avancée, sans compter qu’il faut que je rejoigne Stefanova en longeant le long de la route.
Je déboule à toute allure au rythme des lacets vertigineux du sentier, m’aidant des mains ça et là, délogeant ça et là quelques gravillons... je me laisse griser par l’ivresse et la vitesse.
Il est vrai que tous ces endroits devaient constituer de sacrés cachettes et postes d’observations, pour tendre des embuscades et défendre ce repère secret. De temps à autre, je me surprends à rêver... Je suis Janosik.

Texte et photos Eric Visentin
http://h.visentin.free.fr/

 







 



 

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