Ecrit de septembre 2003 à l’été 2005, ce « Journal du nord », partiellement publié dans les colonnes du quotidien de Varsovie « Rzeczpospolita », a pour cadre la Carélie, une vaste région du nord-ouest de la Russie, percée de mille lacs et adossée à la Finlande. Bien qu’inhospitalière, petit à petit abandonnée par les hommes, en marge du confort moderne le plus élémentaire, la région de l’immense Oniégo a su retenir un auteur qu’un long séjour dans les îles Solovki – désormais trop touristiques – aurait pu pousser à choisir des cieux plus cléments. Mais l’amour du grand nord s’attrape comme une maladie ; et Mariusz Wilk qui en cultive le virus a déjà partagé sa passion dans « Journal d’un loup » (Noir sur Blanc, 1999).
Installé cette fois-ci à Konda Biérejnaïa, l’écrivain ethno voyageur géographe botaniste polonais a d’abord dû batailler ferme pour amener dans son nouveau village l’électricité qui lui permit de se servir de son PC : sinon, point de récit et encore moins de livre. Ensuite il lui a fallu reconstruire dans les règles de l’art, à l’aide de sable et d’argile, un véritable poêle russe pour pouvoir résister au froid. Car là-bas, en hiver, on dort sur le poêle ou on gèle ! Le climat d’en haut n’a en effet rien à voir avec le climat d’en bas, à ras du sol glacé… Pour survivre sur le rivage de la Grande Baie sous le cercle polaire, il faut connaître aussi les petits fruits et champignons abondants de la forêt primaire, et préparer avec Natalia leur conservation durant le bref été brûlant, puis savoir pêcher sous la glace du lac gelé; il convient également de ne pas hésiter à franchir les distances à ski lorsque tout autre moyen de déplacement est interdit par les conditions climatiques extrêmes. Et même, s’il le faut, se prêter au transport inédit sur son dos d’une croix, une vraie croix sortie d’un grenier, afin de réanimer après un long sommeil une chapelle profanée par les bolchéviks… Il y a là des pages et des descriptions d’une inoubliable saveur, d’un exotisme totalement inattendu !

Mariusz Wilk , lorsqu’il s’installe pour quelques années dans un endroit propice à l’écriture, tient à dialoguer avec tous les habitants du lieu ; il nourrit ainsi son livre de vies et de récits très variés, tant de laissés en marge qui se consolent dans l’abus d’alcool que de résistants de toutes les manières possibles face à un sort pour le moins ingrat. L’auteur excelle à restituer les situations et les rencontres les plus singulières, par exemple ses discussions avec le pope Nicolaï de Kijy, né à Paris et parfaitement francophone, ainsi qu’avec sa belle épouse journaliste, si intriguée par cet écrivain polonais passionné par la Sainte Russie et ses régions de mysticisme, de chamans immémoriaux, de vieux-croyants ou de bardes itinérants, tous dépositaires de traditions d’un autre temps et de savoirs en péril. Le grand nord c’est aussi la fascination des étendues infinies, des horizons à perte de vue, qui font dire que « beaucoup d’entre nous, Européens, commencent après un long séjour en Russie à se sentir, en Europe, comme dans une armoire », à l’étroit .

Bien sûr , sur ces chemins méconnus balisés pour nous par Wilk, on pense à un autre grand voyageur, Nicolas Bouvier, sans doute mieux connu en francophonie et par ailleurs salué dans cet ouvrage, ou encore à Ryszard Kapuscinski, tous grands maitres du voyage dans l’espace, dans la pensée et dans la littérature, des conteurs nés, des esprits libres et capables de porter sur les évènements de monde un regard que la distance rend plus lucide, moins partisan au premier degré. Ainsi, contrairement à la majorité des Polonais, Mariusz Wilk avoue avoir des amis russes – mais Andrzej Wajda aussi ! -, il aime la langue qui parfois le fait passer pour un écrivain russe ( !), et il ne dissimule point son ressenti en apprenant la publication de la revancharde « liste de Wildstein » qui a fait trembler la Pologne, un Wildstein autrefois très proche, mais c’était lors de la grande épopée de « Solidarnosc », celle d’ailleurs qui avait envoyé Mariusz Wilk l’opposant très actif en prison !

Fasciné par cette « Maison au bord de l’Oniégo » et tout ce qui palpite dedans et autour, par ce regard critique que porte son auteur sur le monde quelque part entre Occident et Asie, le lecteur emmené dans un univers dont le fonctionnement échappe fréquemment est vraiment comblé !

Sonia Graf Stawarz

« La maison au bord de l’Oniégo »
Mariusz Wilk, éd. Noir sur Blanc, 2007
Traduit du polonais par Robert Bourgeois