"Reviens, Bogusz, reviens !"
Chapitre douze : « Dossier Bialy-czerwony orzel.Reviens, Bogusz, reviens ! ».
Par le Mokre, le Beldany, la Krutinia puis le Mamry et le prédominant Sniardwy, j’y suis passé certainement. Je ne me souviens plus non plus de Ruciane-Nida, de Piaski ni même du couru Mikolajki. J’ai oublié, fait exprès, les panneaux et seulement aperçu les éléments liquides et végétaux. Ils avaient alors cette présence manifestée telle un esprit diurne, spectral, je ne pourrais pas mieux dire, qui m’épiait. Ou, du moins, semblable à un témoin de mon voyage dans les Mazuries. Ce n’est pas la sensitivité à la nuque qui vous prend lorsque quelqu’un, quelque chose vous ausculte de loin : c’est bien plutôt une euphorie divergente et inhabituelle. Pourtant, je puis dire que je n’ai pas bu depuis plus de deux semaines. J’ai bien précisé « Mazuries » au pluriel. Le Polonais est beau en cela aussi qu’il fait usage du pluriel pour nommer des régions, des grandes étendues topographiques, des peuples et des nations. Ainsi sont les Niemcy, les Cechy, les Wlochy, les Inflanty1….
Ce dernier nom, je l’aime. Les Polonais de Lituanie, les Sarmates de la Rzeczpospolita donc, donnèrent ce nom au Livland germanisé, à la native Latgale Balte. Ce pluriel qui claque comme une oriflamme d’espérance - Inflanty, je l’aime- nous aurions aimé la Sarmatka de même, comme dans « Rezczpospolita Babska »2

Je ne sais pas même à quoi ressemblent ces terreaux baltes autrefois semés au sein de la vénérable République mais il me semble que le songe s’est précipité en véritables heures, le temps des Inflanty… Pour les Mazury, c’est l’inverse. Elles ne sont pleinement polonaises que depuis moins d’un siècle. Il en est de Elk, Goldap, Probark, Grunwald et d’autres. Ce sont sûrement de ces bourgs et villages d’anciennes fermes fondées par les teutoniques, avec leur servage slave et borusse dont il reste la substance : le titre germanique qui s’accorde après tout bien à la polonisation. Ludwik/Ludwig signifie gloire et combat et c’est aussi beau un Srebark de Pologne qu’un Hagenau d’Alsace Franque… Je dois une précision tout de même au sujet de ce rêve des Inflanty qui n’est qu’une nostalgie de la félicité Sarmate, d’une civilisation d’avant la lacération des impériaux. Là est bel et bien l’éternelle tragédie polonaise, ruthène et puis balte qui n’est que d’être le constant alter ego, serein, policé et clairvoyant des belliqueuses forces attenantes. L’Inflanty, c’est l’enclave précaire, de sa plus grande avancée de l’idée sarmate, des catholiques éclairés, des libéraux d’Aristote, des boyards pacifiés à l’onction baptismale, prenant part à tout, déconstruisant Babel de leurs principes larges dans la nasse moyenâgeuse des tribus de bronze. La chute de l’Inflanty, puis celle de la Rzeczpospolita, c’est la fin d’Athènes, de Ninive, de Troie. Suis-je trop hasardeux dans cette opinion ? Suis-je aussi flou dans ces considérations que lorsque j’en appelle à mes souvenirs mazures qui, comme je viens de le dire, sont incomplets, estompés de cette brume des jours paisibles où sont oubliées les tempêtes bienfaitrices ? Pour une fois, moi qui aime la topographie, les lieux, leurs conformations, je n’ai rien retenu. Seulement qu’il y eu plusieurs rivières et lacs. Blancs comme ciel d’Octobre, ils demeurèrent comme un œil de ce monde quand je m’en suis éloigné. J’étais venu pour y rester pourtant. Je ne connaissais pas ce pays à l’époque, depuis, m’en voilà vassal. Voilà comment cela s’est passé.
Il me semble que c’est à cause de cette mélopée dans les cieux ou bien ce crépitement, ce battement d’ailes, je ne sais pas non plus, un frou-frou des nuées, mais structuré en un solfège retentissant que je me suis décidé à partir puis à m’arrêter ici. La décision a été prise. Rien ne m’attachait à cet Automne de cet autre pays d’où je viens. Les souvenirs, pour certains qui persistent, mieux vaut les mettre au feu, aller de l’avant, pour reprendre un slogan dévoyé, sans se retenir. Lorsque j’ai eu quelque subside, ayant laissé une adresse fictive et un pied à terre orphelin, je suis parti. J’ai juste assez pour quelques saisons. Je crois que toute décision, c’est l’enfance qui doit la susciter, puis la sagesse de l’âge qui peut, enfin, la guider. « Mazurie, les grands lacs Mazures » ; ces peu de mots demeurèrent enclenchés au curseur de mon âge adulte. Il furent associés à des images erronées et enchantées d’ombres de Cosaques montant à cru des Alezans infatigables et aussi à des grands miroirs de glace mouvante, parfaitement vide de reflets, réverbérant les patois majestueux, énigmatiques du Steppe, le tout sans touristes, coincé au grand siècle. Je crois m’être trompé de quelques centaines de verstes, j'entends vos ricanements : en me documentant, vers mes 10 ans, j’avais tout de même appris que certains cosaques étaient polonais, pas tous ruthènes d’Ukraine et que la mer Noire ou le Dniepr ne sont pas des lacs de Pologne mais de son cousin frontalier. De toutes façons, comme pour les Inflanty, le Wołyń3 chéri aurait du se fondre en un tout, des rives du Bug, du Pripet, avec la Galicie romane, le Peïpous, les plaines slovaques avec les fondrières de la puszcza4, les merveilles du baroque Podolien, la rime gigantesque de l’hymne Nowogrodskien….Donc, cap sur les Mazury puis, comme chaque fois où la volonté prise des rêves enfantins est mise à l'épreuve matérielle -l'organisation du séjour, précise et chiffrée- l'indécision sembla m'importuner. La volonté n'est pas un élément de l'enfant, ne lui est pas familière; c'est bien ainsi et comme cela doit le rester. Le désintéressement, la gratuité, doivent arpenter le territoire des jeunes esprits. Un enfant, faisant preuve de volonté tendue vers un but, c'est un trop jeune adulte qui sent cuire le fer des épreuves sur lui. Malgré tout, étant de la clique des trentenaires, il a bien fallu « reprendre le dessus ». A la frontière, j'ai cru flancher et c'est là que ce phénomène-machin susdit, ces bruissements fouilleurs dans un imaginaire m'effleurant dans lequel des nuances de blanc et rouge tapissent les voutes ou transparaissent en pulsations régulées, tout ceci a comme imprimé un rythme à mes pas et ce même enfermé dans ma guimbarde bientôt à bout de course. Mais non, ne parlons pas de ça, oublions les moyens. C'est trivial la saloperie silicono-lithiumisée qui vous sert à quémander des je t'aime quand on composé le bon numéro. Quand ces mots ne vous parviennent pas, on se rabat sur l'hideux bidule qui nous donne l'espoir, en cliquant, de les capter un jour, Pour moi, la bagnole; c'est un fétiche, je ne suis pas de cette religion Vaudou là. 
Il est étonnant de constater que je voie bien plus que ce qui m'était promis ; pourtant un touriste n'est censé ne rien voir. Ces lacs flamboient. Ce qui me sert de rudiment de polonais m'a peu servi jusqu'ici. Où l’ais-j’appris d'ailleurs? Je me mets à réciter à mi-voix les premiers élans d'un auteur post-romantique de Podolie que je n'ai jamais lu. D'accord, d'accord, devant le spectacle attendu, désiré, nul besoin de sous-titres. Cela ne serait pas ces phosphorescences, tels des luminions Rouges et Blancs, voltigeant, depuis la ligne administrative, à Boleslawiec ou à Swiecko (j'avais hésité un moment de poste frontière) qui me suggèrent la syntaxe, la compréhension grammairienne, l'entendement littéral et même ces considérations historico-oniriques s'agissant de la civilisation Sarmate? C'est bien cela, Ne nous étonnons pas si, après avoir décidé, organisé et achevé un exil en Polonie en moins d'un mois, il faut se désarçonner d'en parler l'idiome et d'en avoir saisi, tout de go, la philosophie nostalgique et fondamentale de ses confins perdus et perpétuels ou alors, je puis me livrer à un service psychiatrique… Une telle folie ne serait-ce pas, a contrario, de se laisser englober par les « événements » technologiques, bancaires, commerciaux, terrorisants, aliénants, chimiques et neurologiques de nos survies modernistes? Non, pas que les Mazury paraissent surannées, rétrogrades, rustres et pittoresques. Mais il me semble que pour un rêve juvénile ayant perduré toutes ces années à la congestion de mon encéphale conditionné à tout autre chose, no to warto bylo5…
Je peux tout de même extraire quelques fragments de ces jours la, pour vous:
Une délégation vient m'emmener, me voir. Tout une famille de plusieurs générations, sept personnes m'enjoignent gentiment de les suivre, m'ayant deviné confus ou même perdu « Bardzo prosimy Pana »6. Il y a là un jeune homme qui traduit sans répit et dans un beau français académique, grêlé de belles expressions, justes et oubliées « Ne vous résignez pas à la solitude aujourd'hui- A un moment précis- Veuillez nous suivre… ».J’étais alors sur le point de repartir je ne sais où, peut être vers l’un de ses châteaux bruns et roux, comme Ryn7 par exemple. Nous voilà tous ensembles monté dans un autocar « PKS ELK ». Je me laisse donc enlever, néanmoins gêné de ne pouvoir tout comprendre et remercier. Malgré ce, le traducteur, ce Witek sympathique m’aide à m’orienter « Nous vous prions d’accepter notre compagnie car nous sommes une grande famille et vous viendrez chez nous quelque temps. »
Ce pays traversé ne se lie pas autrement qu’un bréviaire, pour moi en cette unique fois. Je veux dire que tout m’est sensitif et cérébral, dans le même Tabernacle. De même, cela m’est compréhensible et totalement mystérieux. Mon entendement est bousculé, cela parait de loin ridicule. Non, cela ne l’est pas. Je ne possédais pas en moi ces bosquets de bouleaux, ils sont inédits. Peut être a-t-on les mêmes dans la Loire ou chez les Ardéchois ? Mais ici, ils me semblent encoder un jargon des lyrismes élémentaires. Ce sont ceux de ces minutes ardentes : là, une cour à terre battue au fond d’un hameau. J’y aperçois un appentis rustique, bricolé et un breuil rempli de d’oies puis une palissade grillagée, d’un vert palot, pareille à celles des autres Polognes8 . Elle a vu l’allégresse des Dimanches Polonais et contenu le givre des frimas ancestraux. Les Mazuries apparaissent là, au bord d’un village tout en blocs9. « C’est Grünwald10, la wies, la prochaine localité est à trois cents mètres. » Impossible de ne pas être assailli par le mordoré du miel des saillies des coudriers du septembre Mazur. On y voit l’Histoire se renouvelant. Là bas, en contrepoint, j’aperçois une futaie d’arbousiers marqué d’un calvaire décoré de rubans à nuances vives. C’est là que s’arrêtent encore les créatures reconnaissantes de ce pays, donner leurs printemps. Le calvaire est en vieilles pierres, pas en Bois, comme en Grande Pologne ; il rappelle en miniature les kamienicy11 du vieux Olsztyn… Dans les cadres frais et organiques, si étrangers à moi, où les odeurs du charbon de Décembre descend en tous lieux, deux sœurs toutes littéraires pénètrent le thème du symbolisme slave, le débattent, uraniennes et élégantes. A : « La sécession polonaise est plus aboutie sur les murs que dans les intérieurs… » B : « Mais enfin, sœurette, tu connais tous les salons, les antichambres et les dortoirs de Pologne ? ». elles sont des femmes de Polonie : partout où elles sont passées, les places en gardent l’humble et évidente grâce, s’en muant en loci amoeni , le quiet éclat non contrecarré par l’humeur, la si rependue frivolité méprisable dont elles sont détournées , ainsi à des fards de lumières déposés sur les traits resplendis de leurs destins merveilleux. Elles seront épouses et mères et garderont le génie des facéties, des bruitages, des hâbleries policées, les gestuelles gentiment théâtrales.
Je vois au travers des moellons, sait deviner les couloirs, ne suis plus du tout vacancier à présent, mais un passager. « Vous irez peut être un jour dans la ville de Lublin ou dans le quartier de Praga, dans la capitale, c’est très polonais comme style. Pas aussi délabré qu’en Ukraine, mais du même ordre, avec une langue nôtre, qui vocifère, c’est ainsi que vous dites en français « vociférer » ? ». Tout de même, j’aimerais déjà être arrivé, encore que tout m’interpelle sur le trajet. Que vais-je découvrir ? Où m’emmènent-ils ? Non bien plutôt, que vais-je voir ? Qu’est le plus important ? Est-ce l’objet ou le cadre ? Le but du voyage ou le chemin par lui-même, qui y mène ? La Pentecôte promise, c’est simplement d’y être, en ce lieu, de s’y mouvoir en étranger ! Ainsi, il en serait de tous ces séjours : nous en manquons l’essentiel. Il n’est pas dans les curiosités ou bien le panorama « idéal » mais dans la rectitude de la ligne qui nous joint à eux…
« Nous allons nous arrêter à cet endroit pour la raison que des connaissances12 vont nous transporter dans deux voitures afin de nous emmener à Spichow qui n’est pas éloigné. Le petit Mietek ici présent a voulu voir la ville ainsi que la statue de Jurand ze Spichowa13. Vous connaissez Jurand, c’est un personnage de Sienkiewicz dans son ouvrage se déroulant en Mazury et Poméranie « les Croisés » ? C’est une campagne14, euh, pardon vous dites village en Français, il faut dire Village, Spichow en est un. Aussitôt au bord de la route, vous verrez son Pomnik15, belle statue de bronze. Nous reviendrons après à cet arrêt pour reprendre par retour de la liaison Olsztyn-Grodno dans une heure. Enfin, nous arrêterons chez nous à Bartniki, en Podole Polonaise, ce soir vers 21 heures, c’est un long voyage retour, nous parlerons encore… ». « Przeciez Witku moze Pan nie lubi za bardzo tych pomnikow… »16. Oui, c’est donc ainsi, je me réfugie au fond de ses chenaux, de ces bouts d’impasses, imprégnés du lustre vieux-slave, ces dépressions et prairies, ces dolines17 contre le vent que je crois toucher du fond de cet autocar « Pkp Elk », loin sur la route. J’y vois toutes ces scènes et les moments cruciaux des enfants qui s’en pourvoient, s’en alimentent, intimidés et endurants dans leurs soirs de jeux, de méditations turbulentes. Autant, Joanna, la sœur de Witek-le philologue francophone avenant qui nous entretient depuis quelques heures déjà- elle, la podolska de Bartniki, parcourait déjà, à l’âge de six ans le sentier du lac, le colosse assoupi Sniardwy18 depuis le bloc de ses cousins Mazures de Popielno, tous les jours, toujours par les mêmes serpentins, les mêmes contre-allées aux cygnes et fougères. Elle y exposa à haute voix en de grands monologues ces fines espérances d'avenir « Que je devienne harcerzka 19 , que je prie quand il y a des tempêtes et qu'elles s'arrêtent, que les cygnes soient toujours beaux et heureux, avec pleins de petits, que le lac arrive toujours au bout du chemin. ». Je me porte aussi à ce plateau de modestes dimensions, loin en contrefort de l'étendue vers Mikolajki, vers cet Ouest qui n'est pas le nôtre, but de promenade ou bien de labeurs où Jagienka Ketrzynska fit le serment d'alliance avec Kinga Madonska autour d'un verre de thé au sureau, en chantant à tue tête leurs compositions. Il fallut monter le service en porcelaine au kaolin de Samogitie, hérité des grands parents du nord, la bouilloire et l'Harmonium, On en revint sereines et fières, comme les jeunes héroïnes de Malgosia Musierowicz20.
On ne sait plus ici si c'est l'onde ou l'humus ou la tomette beige qui prédomine dans les Mazuries. C'est comme si les Polonais se trouvaient dans les deux éléments, au travers, sans plus trop s'en faire, des arpents de terre. Ils sarclent leurs terres et le ciel est à leurs pieds tout autour, ce sont leurs lacs. Ces étangs et ses tertres foliés, le niebiesque enfin donnée ici bas. Les Mazuries content un relief enchanté, que méritent les Polonais.
Witek avec Joanna, ensemble cette fois, s'essaient au Français, ils voient clair, savent me toucher « Ale Pan21 songe plutôt aux frontières qui chez nous sont imaginaires. Nous avons des souvenirs de famille de Podole; nous nous y rendons. La Pologne de Monsieur est partout, vous le savez. Ne soyez pas aussi obsédé par Truchanowski, par Konwicki. C'est encore la Pologne, là bas, sans faire injure à nos voisins qui l'ont supprimée. » Joanna est constante, simple et digne, comme les polonaises, je luis demande ne ne plus parler français tout de même, tant pis. Je suis désarçonné, laissez moi remonter en selle, j'ai besoin d'entendre l'élocution locale, le polonais doit me submerger si je veux sentir une vague. Des mots me frappent: « Wrzeczesc, utulanki, zlektcewazyc, wycofac sie ... ». Comment rendre la félicité de cette langue, comment s'y frayer un chemin, en retenir le caractère pour en faire son humeur pour toujours? En les lisant, sans les comprendre, c'est bien mieux sans les comprendre...Telle une balladyna d'Edita Bartosiewycz, de même un morceau « kabaretowy »22 de Renata Przemyk, ils sont sidérants sans surtout y mettre aucune faculté à déchiffrer, il faut donc s'y perdre, ses promesses rivalisant avec sa beauté. Une connaissance française, la seule, au sujet de ce pays, qui pût répondre un tant soit peu à mes questions récidivantes (et toujours sans réponses chez tous les autres) m'avait confié, ce qui suit, ce qui fut le mieux qu'elle m'accordât : « Je me prends à penser aux polonais de France que je connais ainsi qu'à tous les autres. Ils ont ce grand talent, désespéré pour moi et par là même magnifique, indépassable, à franciser leurs jours en devenant d'ici. Dommage que les autres, innombrables, ceux d'Allemagne, d'Italie, du bout du monde et d'Australie ne soient pas aussi un peu français, ne goûtent pas aussi, pour s'en imprégner, de ce qui reste de nos beautés, de nos classicismes, s'y incorporer. J'imagine qu'ils l'accomplissent aussi ailleurs, par des parlers, des coutumes deux fois étranges pour nous. Une correspondante que j'avais, Marta F., d'une délicatesse immense, je dirais, d'une rigueur fantasque, assez inconnue me semble-il chez nous, toutes polonaise pour ainsi dire – et pourtant elle m'a elle même expliqué , étant de Grande Pologne, qu'elle provenait de la région la moins « rigolote » de l'avis assez unanime des autres polonais du pays, là où il y avait donc le moins de personnes joviales, plaisantes à tout bout de champ mais plutôt empli de « réussiseurs », stricts, même austères parfois – elle m'entretient régulièrement en polonais que je ne maîtrise pas totalement (d'où ce sentiment d'incomplétude, comme un rempart ou un retard à son égard, vers elle) de ces inclinaisons, goûts, imprégnations polonaises mais aussi de ce qu'elle saisit de son Allemagne où elle réside. Les deux planisphères sont bien distincts, mais elle se ballade bien dans cette même mappemonde des deux rives de l'Odra. Je la devine lire, rire et jouer en Souabe23; multiplier ses esprits, ses humanités, ses sciences avec ses mots là, prendre de cette Alémanie dans son giron et ne plus le lâcher. Elle n'est pas de France, elle nous est étrangère et pourtant, universelle se fait-elle...Étonnamment, je le regrette ou en suis-je envieux? Les Polonais semblent absorber tous les types de climats de vie et s'y fondre sans se désagréger toutefois, c'est un prodige. Ils deviennent les autres. Peu être rêvent-ils leur rzeczpospolita sarmate à l'échelle du monde? « . Oh ami Bruno, Bruno, toi qui porte tant mal que bien ton prénom de Carinthie depuis des années, ayant ignoré, jusque il y a peu, qu'il ne fût pas latin, comme espéré, mais bien Germain... Je crois enfin comprendre ce discours qui m'avait d'abord été si hermétique, étanche à mes orages...Nous n'irons pas voir la statue du héros de Sienkiewicz, ce Jurand qui a tant enduré; la Prusse Ducale est trop loin24. Je m'endors plutôt à présent, il y a trop d'heures, trop de mondes à créer de ces regards de petit démiurge que je ne peut pas être, de ces regards aux alentours « wdluz widokow i drog,,, ». Ainsi les paroles curieuses du gardien du parking qui m'a indiqué la route vers Ruciane-Nida, me sont à présent émouvantes « Il faut pêcher ici, dans le lac, mais à l'ancienne Pologne (« Po staro-polsku...»): en en pensant à l'avance, sans télé, ni excitant, on peut même prier un peu, ça même les ligues athéistes de Pologne la pratiquent en secret, la prière et puis ce qui est pris, il faut le mettre en bocaux avec de l'aneth de chez nous... ».
Sommeil et vibrations des essieux, comme dans un bon Stasiuk, occupent ces heures qui arrivent. Le léger cahot de l'arrêt du car m'éveille.
Le plus important, le plus inoubliable a été le chemin. Mais avant de repartir des Inflanty, des Mazury, des Podole, de laisser le chœur chantant reprendre le cours sur mon pauvre charabia dérisoire, il me semble que Witek et Joanna leurs parents et autres dignes et élégants adultes m'appellent... Non, ce n'est pas moi qui suis interpelé.
« Bogusz, reviens, Bogusz, n'aie pas peur, tu vas nous amener à ton petit frère, cela fait longtemps que nous ne l'avons pas vu. Tiens, depuis sa naissance, tu veux bien? »
Nous sommes à Bartniki, avec son école jaune-orangée, ses bâtisse propres et harassées, son bosquet, en contrefort après quelques centaines de mètres de champs ondulés. J’ai cette certitude que ce bourg raisonne, pulse, génère, lui-même, étrangement, qu’il tient en son empire les constellations d’âmes qui y vivent. Peut être comme Bruno Schultz le nécromancien, comme le mage Truchanowski ou Mackiewicz (« la bataille des marécages-Bunt rojstow-Wilno 1938) à sa manière scientiste, je sais que chaque parcelle de Pologne, ancienne ou présente, topographique ou historiée, en archive ou vivace, Romanów25, Ruciane-Nida, Grodno, - Dźwińsk –Daugavpils26 ou Bartniki est une galaxie en elle-même ; répétant les motifs à leur échelle de ce qui est plus étendu toujours, comme si, du continent à la gmina étaient les mêmes principes spiraux de tout univers. Pour mes hôtes de ce jour, le monde est cette contrée, épargnée par l’uniforme de plomb et de silicates. Pour leurs enfants, les collines aux mûriers sont leurs Indes, gagnées à la course. Puis se répètent et grandissent. Tant qu’on voit les nuages, l’orage rejoindre la sève des futaies, on sait que l’on vit, lorsque la même plastique règne à l’autre bout du globe, on est prosterné, on ne sait plus ce qui fait la Pologne, l’immense galactique s’est consumé en astres à neutrons, denses, perpétuels, inertes et disjoints, nos bureautiques, nos tôles à diesels, nos mobiles écouteurs de rien….
Bogusz, le petit Boguslaw de six ans, s’en revient, en effet. Il avait oublié le poème qu’il voulait réciter à l’arrivée de ses cousins, qu’il n’a pas pu apprendre par cœur. Il le lit, plein de cette sollicitude et de cette foi en le verbe, sonnant, en harmoniques qui ne se perdra peut être pas plus tard. En tant que petit polonais, il a ses chances. Je ne l’ai pas saisi, n’ai pas souhaité qu’il me fût traduit, ayant signifié de ne pas s’occuper de moi à cette minute, une visite de famille, qui plus est annuelle, étant à savourer sans dérivatif exotique. De ces instants, je ne me remémore que des mélopées prodigieuses et enveloppantes, dans le vrai sens des « berceuses » dans la chambre du tout petit. C’étaient les « Utulanki, kolysanki » de Magda Umer et Grzegorz Turnau. A vrai dire et très franchement, je n’ai jamais plus entendu de compositions aussi justes et fulgurantes, du génie des familiarités inusitées, lorsque vous écoutez pour la première fois un chant et qu’il vous semble vous avoir appartenu depuis toujours. Ces chansons sont saisissantes, apaisantes, évidentes donc et si complexes pourtant, un recueil de comptines pour les bébés ! Le Polonais s’y sublime… Comme à chaque fois que les enfants en sont partie liée… Si l’on m’avait dit ! Des comptines pour enfants, en musique légère et tendre, dépassent presque tout…..
!!!Prochain épisode : Les palais et les mines.
Notes des renvois :
1 : « …Allemagne, République Tchèque, Italie, Latgale… », en Polonais dans le texte. Inflanty : nom polonais du Livland-Latgale , région actuellement en Lettonie, frontalière de la Lituanie anciennement accouplée à la Pologne (pendant 5 siècles) dans une même entité politique, la Rzeczpospolita. La Latgale, vieux territoire balte, est passé sous administration polonaise au tournant des 15 éme et 16 éme siècles, après un long joug Teuton et avant la chute dans l’emprise de l’Empire Moscovite. Les Inflanty furent les terres les plus septentrionales à avoir intégré la Rzeczpospolita.
2 : Très bonne comédie polonaise (réalisée en 1969, réalisé par Hieronim Przybil ) traitant du temps de l’immédiat après guerre. L’histoire d’une division féminine de l’armée polonaise (pro-Moscou) démobilisée et déplacée à l’Ouest du pays, qui doit refaire sa vie en civil….
3 : Wołyń (Volhynie en Français), grande région du centre ouest de l’actuelle Ukraine ayant été sous administration polono-lituanienne du temps de la Rzeczpospolita. Région à la beauté sauvage, le début des steppes. Une grand partie de la « civilisation » polonaise y est née et s’y est enracinée avant les grands drames des siècles modernes. S’étend de la frontière polonaise jusqu’à Kiew/Kiev.
4 : Puszcza : grande forêt sauvage à la lisière de la Pologne et de la Biélorussie actuelles. Espace protégé, plus grande réserve d’Europe d’animaux en liberté, dont le Bison d’Europe et le cheval de Przebialski, espèces menac ées d’extinction.
5 : « ….cela en valait la peine… », en polonais dans le texte.
6 : « …nous vous prions, Monsieur… » en polonais dans le texte.
7 : Le château de Ryn, localité de le province de Giżycko en Mazurie, est surtout célèbre pour avoir été le siège d’une forte garnison de chevaliers teutoniques (la 4ème en importance après Malbork, Gniew et Chelmno en Poméranie). Le château est actuellement converti en hôtellerie de luxe mais il se visite encore. La salle de banquet médiévale, très bien conservée, est une des plus belles en Europe.
8 : La plupart des bords de route et chemin polonais sont pourvu de grillages à armatures métalliques peints en vert ou bleu ciel. Installés dans les années 60-70 sous l’ère « PRListe » (Populaire). Ils donnent un caractère immédiatement slave aux environs (utilisés seulement dans l’ex bloc communiste) et comme ce sont des équipements solides, ils perdurent encore beaucoup. Ils encadrent aussi encore les bâtiments et équipements publics ainsi que pas mal de maisons particulières.
9 : Voir « Les songes de Pologne, épisode 2 : les blocs de Wenecja ».
10 : Grünwald : nom d’un village de Mazurie. Il faut noter qu’en polonais le mot « wies » (campagne) désigne les localités rurales plutôt que « villages ». Ainsi, dans les atlas, même des noms de petits bourgs sont qualifiés de « wies » car on y inclut la campagne environnante. Ce village, fait de quelques champs et blocs d’habitation de campagne est un nom connu par le quart de la population européenne (Grünwald en polonais de l’époque de l’ordre, Tannenberg en allemand, Zalgiris pour les baltes. Il fut le siège de la plus grande bataille du monde médiéval, mettant un terme anticipé à l’avancée teutonne en Europe centrale et de l’est, consacrant la Rzeczpospolita comme la plus grande puissance terrestre d’Europe. Elle fut un tournant de l’histoire du monde, dont la face fut changée après elle. Elle a opposé la coalition polono-lituano-ruthéno-tatare aux forces de l’ordre de chevaliers teutoniques (plus connus sous le nom de porte croix en France) qui subit une défaite totale.
11 : Kamienicy : la langue polonaise, dans sa réelle distinction, différencie de manière imagée les immeubles « modernes » (bloki ou budynki) des bâtiments d’habitation élégants des centre villes plus anciens, d’avant guerre- kamienicy . Ce substantif est dérivé de kamień (la pierre) afin de bien identifier l’origine „noble” des matériaux de construction d’alors.
12 : Znajomy en polonais. S’emploie très souvent, permet de distinguer les amis, des copains, des collègues. A noter que le mot « ami » przyjaciel s’emploie assez peu en polonais. Encore un signe de la pudeur des polonais. Pourtant, ils en ont plutôt plus que pas du tout.
13 : Jurand de Spychowo : personnage de fiction dans l’ouvrage d’Henryk Sienkiewicz « Krzyzacy-Les chevaliers teutoniques ». Spychowo est une belle localité entourée d’un lac tranquille sur le chemin de la Krutynia (rivière réputée où l’on peut faire des randonnées de kajak).Quant au livre de Sienkiewicz, il se lit d’un trait, en une nuit, l’esprit en éveil et haletant tant il est prenant et de forme romanesque PARFAITE.
14: Voir note 10.
15 : Pomnik : signifie « monument » en Polonais, mais, encore une fois, plus précis que le français, dans le sens encore une fois imagé et parfaitement clair d’une monument commémoratif, pour les distinguer des monuments intemporels (tels les bâtiments). Le plus souvent, ce sont des statues. C’est le cas pour celle de Jurand ze Spychowa. Pomnik est dérivé de pamięć – la mémoire.
16 : « Mais, Witek, peut être que Monsieur n’apprécie guère ce type de monuments… ».En Polonais dans le texte. A noter l’emploi du cas nominatif – Witku au lieu de Witek- qui rend les dialogues plus « vivants », interactifs, véritables dans les langues qui n’ont pas encore perdu les déclinaisons, tel le Polonais ou l’Allemand par exemple.
17 : Dolina, l’un des rares mots dérivés d’une langue slave étant passé en Français. Se dit d’une dépression peu profonde dans un paysage avec de petits reliefs. Ce n’est donc pas une vallée mais quelque chose de plus nuancé… Vient du serbo-croate, se prononce de la même manière en Polonais.
18 : Le plus grand lac de Pologne, sa plus grande étendue d’eau douce de 114 km2, pour une contrée qui n’en manque pas. Flanqué du joyau touristique qu’est la gmina de Mikolajki. Si cette ville existait aux piémonts des Alpes, elle serait tout aussi appréciée qu’Annecy ou Côme, en toute objectivité et en moins « chic », donc plus authentique.
19 : Harcerzka, jeune fille « scout ». Le scoutisme en Pologne s’est généralisé de l’après guerre jusqu’aux années 90. Malgré son lien évident avec le « projet » communiste, les bons côtés furent nombreux : une excellente école de la collectivité et des valeurs solides inculquées, d’entraide et d’humilité dans un très haut niveau éducatif. Tout ce qui caractérise encore à bien des égards la société polonaise. Quant à la propagande politique, les jeunes s’en « foutaient » complètement, du moins jusqu’à 18 ans. Que du bonheur, quoi…
20 : Ecrivain polonaise contemporaine, éminemment appréciée pour son œuvre pour enfants et adolescents, qui a la caractéristique de plaire tout autant aux adultes. Sa série « Jeżycjada » est un chef d’œuvre encore en croissance (un chapitre tous les 3-4 ans environ depuis 1975) comptant, telle une odyssée douce, le destin de la famille Borejko. Jeżycjada est un dérivé de Jeżyce, un quartier de Poznan où se déroule toute la trame du récit. Ce nom composé est un clin d’œil à « l’Iliade ».
21 : « Mais, Monsieur… », en Polonais dans le texte.
22 : Kabaretowy : de style « cabaret ». En Polonais dans le texte. La tradition, ô combien vivace toujours, des « cabarets », est inimaginable vu de France, quant à considérer sa complexité, sa qualité intrinsèque et son extraordinaire richesse, recouvrant les spectacles humoristiques familiaux populaires (souvent télévisés), la musique de style « variété à textes de très haute qualité », le « spectacle vivant », dans sa version élégante et, pour ce qui concerne l’extravagante, grave et génialissime Renata Przemyk, comme quelques autres, le Rock d’avant-garde, d’extrême inspiration, d’un stylisme racé très « polonais », le tout demeurant accessible et évident à tout public. Une prouesse permanente, assez prodigieuse.
23 : Souabe : Szwaby en Polonais, Schwabe en Allemand. Surnom très péjoratif et « commémoratif » donné aux allemands par les Polonais des régions occidentales et centrales (Wroclaw-Poznań-Bydgoszcz) aux heures sombres et sempiternelles depuis des siècles des agressions et occupations prussiennes puis allemandes de leurs terres. Peut persister chez certaines personnes, même si la réconciliation est sincère et quasi-générale des deux côtés de la frontière de nos jours. L’équivalent ouest de l’oriental « Moskal » (voie épisode 6 « Rends-toi, lecteur ! » note 3).
24 : Autre nom « historique » de la majeure partie de la Mazurie, ainsi que de la Poméranie orientale Polonaise. Correspond à un vaste territoire, initialement balte et slave, colonisé par les teutoniques au 13ème siècle (accompagnée de l’extermination des peuples autochtones, dont ils ont gardé le nom de Prusse). Région ultérieurement reconquise par la couronne Polono-lituanienne (après Grünwald ) puis rebaptisée « Prusse Orientale » après le dernier partage de la Pologne au 18ème siècle et sa chute dans l’emprise de la Prusse impériale germanique, « héritière » des teutoniques. Les Lituaniens, dont les cousins vieux-prussiens en composaient la population, l’appellent encore « Lituanie méridionale » ou « Petite Lituanie ». Aujourd’hui, et depuis 1945, appartenant au territoire de la Pologne (en très grande majorité), de la Lituanie et de l’enclave russe baltique de Kaliningrad-Królewiec-Karaliaučius.
25 : Ville de Volhynie (voir note 3) dans le district de Zytomir, en Ukraine centrale. Ville d’origine de K.Truchanowski (voir épisode n°8, « Les confins renaissants »). Région plus officiellement polonaise depuis 1795, mais où, à l’instar de nombreuses terres d’Ukraine, les communautés polonaises ont gardé jusqu’aux tragédies du 20ème siècle une présence et une singularité unique et persistante. Truchanowski, plus que jamais « polonais » de sang et d’esprit, sujet du Tsar de toutes les Russies, arrêté jeune homme par les soviétiques de la VéTcheKa comme « polonais », a commis l’une des œuvres les plus singulières et passionnantes de littérature de ce siècle, comme écrivain « polonais » auto-revendiqué (ce que ses ancêtres mêmes n’étaient plus depuis 5 générations !). A « émigré » à Varsovie au milieu de sa vie tumultueuse.
26 : Dźwińsk –Daugavpils, capitale d’une des quatre régions de la Lettonie, la Latgale(français)- Vidzeme (letton) -Inflanty ou Łatgale ( Polonais). Ville magnifique, à l’héritage multiculturel en même temps sobre et foisonnant, dont la portion Polono-Lituanienne n’est pas la moins brillante. A noter, la présence de bâtiments et patrimoines jésuites remarquable, ilot de tradition catholique dans un continent vieux païen-communiste et Protestant-Orthodoxe. Voir aussi note 1.
Hi ... Bruno.... comme toujours .... super ... et vivement le prochain épisode........
Du Bruno pas besoin de signature toujours aussi passionnant et passionné